Extrait de « Enfanter une étoile qui danse », premier roman publié chez Hydre Éditions et L’Harmattan.
« J’ai peur.
De quoi ?
De remplacer la vie que j’aime par une vie que je n’aime pas.
J’ai peur de m’y perdre, d’être amère, frustrée. De ne pas m’y épanouir, de ne pas m’y retrouver. J’ai peur de ne pas m’accomplir et de le faire peser sur mon bébé.
J’ai peur de la dépression, du burn‑out parental. J’ai peur de me brûler de nouveau — au troisième, au quatrième degré. Partout, tout le temps, je me brûle — aux amours, au travail, aux amitiés. Pour la première fois de ma vie, le climat est sain, tempéré. Ma peau cicatrise. Je dors. Et alors que je viens enfin de trouver l’équilibre, il faudrait retourner tête la première dans l’incendie ? (…)
Et le bébé, lui ? Veut‑il une mère perméable, éponge, qui absorbe toutes ses émotions ? Une mère qui ne ferme pas l’œil de la vie car elle emplit ses nuits de l’enfer de ce qu’il y a à faire ? Une mère qui hurle sur son compagnon, le père, lorsque, à bout, elle aura besoin de trouver un responsable ? A‑t‑il envie de cela, l’enfant ? Qui peut lui poser la question ?
Et moi ? Si je suis si partagée, n’est‑ce pas que j’ai de bonnes raisons de l’être ?
J’ai peur de regretter d’être mère.
J’ai peur de regretter de ne pas être mère. »
Nouvelle « Seram », écrite, lue et enregistrée pour le podcast Lesebühne du Réseau des Autrices de Berlin : « Souvenirs de vacances » https://autrices-berlin.com/lesebuhne-10/
« Il existe, dans l’archipel des Moluques, au sud-est de l’Indonésie, une petite île nommée Seram.
On y accoste en bateau, puis on emprunte une route sinueuse à travers la jungle, pour arriver sur la côte opposée, dans le petit village de Saleman.
Là, cheminant entre les maisons, on évite les quelques poules qui picorent dans la poussière. On marche dans la terre meule et souple, suivis par quelques cabris, croisant çà et là le regard d’enfants rieurs, de jeunes filles voilées.
On s’approche d’un petit auvent sous lequel une grand-mère surveille un chaudron de métal. Fumet d’épices et de légumes.
Devant nous s’étend une construction : un petit pont fait de planches et de poutres. Il mène à une grande terrasse sur pilotis, où s’élèvent, au-dessus de la mer de Banda, trois cabanes.
À l’arrière du ponton, un escalier permet de descendre directement dans l’eau transparente qui fait entendre son clapotis pour y rejoindre un monde immergé.
Les cabanes sont en réalité des chambres, simples mais assez vastes, protégées de la brise marine par des rideaux blancs, qui ondulent selon le souffle du vent.
Il n’y a personne. On est seuls. Chez soi.
On a, depuis la terrasse en bois, une vue panoramique sur l’infinie étendue de la mer d’un côté, tandis que de l’autre, la montagne déroule pour nous son épais tapis de jungle luxuriante.
Cinq fois par jour résonne dans toute la vallée et sur la mer immense, la mélodieuse voix du muezzin.
Au bord de l’eau, à flanc de colline, deux mosquées se répondent, harmonisant leur chant puissant. Une sainte mélopée qui me réveille la nuit, à quatre heures et demie. Dans le noir, la voix, qui paraît toute proche, semble chanter pour moi.
Elle me transmet sa croyance, sa certitude et sa foi, dans une poésie musicale qui me laisse saisie, troublée par la force de ce qu’elle éveille en moi.
Mais le moment le plus magistral advient le soir, autour de dix-huit heures, au déclin du jour. La litanie du muezzin s’élève de nouveau, majestueuse, miraculeuse. Alors, du haut de la montagne surgit une forme mouvante, un tracé sinueux et vivant qui se dessine dans le ciel.
Comme en écho à l’appel à la prière, se font entendre des notes légères, presque indiscernables, de discrets pépiements.
Ce sont les oiseaux lusiala qui, chaque soir, à la même heure, au moment du chant sacré, apparaissent au sommet de la jungle montagneuse.
Ils volent en une ligne noire, régulière et tortueuse, serpentant les uns après les autres dans l’horizon violacé du soleil couchant.
Ils descendent jusqu’au-dessus du village, et disparaissent lentement dans le ciel infini surplombant l’océan.
Les habitants de Saleman voient en ces oiseaux les âmes de leurs défunts qui, chaque soir, leur rendent visite à la tombée du jour et veillent sur leur amour. »
Extrait de la nouvelle « La Ronde du Ring » écrite lors de l’événement littéraire « La Littérature sur le Ring », 24 heures d’écriture en direct du Ring Bahn, la ligne de S-Bahn qui fait le tour de Berlin. Un événement organisé par l’association « Un zèbre sur la langue » : Myriam Louviot, Barbara Bernardi et Béatrice Nicolas. Les auteurs ayant participé au défi étaient: Nicolas Ancion, (B), Neil Jomunsi (F), Robert Klages (D), Nicoletta Grillo (I), Nikita Afanasejw (D), Patrick Weh Weiland (D) et Amélie Vrla (F).
« Des jours, des semaines, sans baiser.
Il ne la touche plus, depuis qu’elle est venue, ne caresse plus sa peau. Il lui sourit, lui parle, des heures, tandis qu’elle se consume.
Elle ne dort plus.
Elle écoute sa respiration, écoute ce ronflement régulier, qui ne la berce pas mais lui transperce le cœur. Elle jalouserait même cet air, cet air qu’il prend, qu’il inspire, cet air qui entre en lui, qui emplit ses poumons, participe de lui.
Il n’a pas besoin d’elle. Il dort. Elle ne dort pas.
Il ne la désire pas.
Elle le regarde dormir, des heures. S’endort dans un sursaut, se réveille, se souvient. Coup au cœur.
Elle le caresse, parfois, des heures durant. Un désir mécanique le prend, quelque chose de l’ordre du réflexe, son sexe dressé, comme une plaie que le jus d’un citron vert viendrait irriter.
Il bande, et ne la baise pas.
Elle sort, quitte l’appartement, hésite à laisser les clefs, mais ne sait pas où aller. Elle sort, arpente Berlin, qu’elle ne connaît pas encore. Les cils collés du mascara qu’elle n’a pas démaquillé depuis des nuits, le fond de teint collant sur sa peau. Belle et orange.
Un trait d’eye liner en plus, pour retrouver de l’épaisseur aux paupières, ôter un peu de cette transparence.
Insomniaque, oui, insomniaque de désir.
Elle se rappelle ce papillon, qu’ils avaient apprivoisés.
Elle avait dix ans, était la plus âgée de ses cousins. Ils l’avaient trouvé sur une pierre au soleil, l’avaient pris par les ailes, posé dans le creux de la main, emmené dans la salle à manger, placé sur la plus grosse fleur.
Le papillon volait de bouquet en bouquet, et jamais ne partait, malgré l’été, et les fenêtres grandes ouvertes.
Les enfants l’attrapaient, doucement, délicatement, entre deux doigts, pour lui faire des baisers.
Mais bien vite, elle s’aperçut qu’il laissait sur leurs doigts des dessins irisés, du bleu, de l’émeraude, du violet. Un conte de fée tracé à même leur peau, par la poudre de ses ailes qu’il leur abandonnait. Tant et tant qu’il finit par ne plus pouvoir voler : les ailes devenues transparentes ne le supportaient plus, et il mourut, des éclats de couleur qu’il leur avait offerts. »
Extrait de la nouvelle « Wedding », écrite à l’occasion de « RaysDay » 2015, une journée pour célébrer l’amour de la lecture et rendre hommage à Ray Bradbury.
« Seule sur ce carré de pelouse, seule adossée contre cet arbre, posée sur ce pays étranger aux contours flous comme sur un tapis volant, elle attendait de reprendre racine.
Elle aurait dû se sentir chez elle, entourée des siens, du « noyau dur ». Elle aurait dû retrouver ce qu’à New York elle évoquait constamment : la famille, les liens éternels, les vrais, les durs, les de toujours.
Et aujourd’hui quoi ? On l’oubliait au gîte, on l’écoutait sans la comprendre, on préférait aller s’occuper de sa grand-mère. On parlait chiffons ou bébés, on n’avait rien à raconter.
Coquilles vides des soirées d’antan, restes d’une époque révolue, mascarade d’un cercle qui n’existait plus. L’image de leur jeunesse fragmentée, devenue kaléidoscopique. Comme ça, à première vue, c’était plutôt joli, mais qui voudrait habiter un mirage ?
Même Edouard, qui remuait tant en elle, Edouard dont elle désirait le sexe, la peau, les poings, Edouard qu’elle détestait, pour la traiter comme une étrangère, eux qui s’étaient connus, qui avaient dormi, petit déjeuné ensemble. Eux qui faisaient partie de cette même ronde absurde, ce même cercle infernal. Des amis.
Plus de sens dans rien de tout cela, et les buildings new-yorkais lui manquaient. La vivacité de la ville, celle dont on disait qu’elle était vide, creuse, sans fond : oasis d’espoirs, concentration d’illusions, mais si la vie calme d’Europe avait perdu toute véritable chaleur, alors pourquoi ne pas partir s’y faire une carrière, dans cette belle pomme rongée des plus gros vers, dans cette presqu’île de tous les possibles ?
Plus d’obligations, on pouvait faire passer un vernissage avant les copinages, le troisième job avant le premier amant. Tout le monde comprenait. On venait à New York pour dire adieu à la routine, aux amarres, aux conventions.
Un cliché où il faisait bon marcher à toute allure, sans respirer, apnée du métro, Ligne M, R, D : merde à la France et aux Français ! Merde à vous qui étiez mes amis, qui n’êtes plus mes amants, merde à toi qui te marie et me délaisse, pour cet homme que je ne connais pas, pour ce yaourt que je ne digère pas, pour cette rakia qui m’enivre et me tord le ventre.
Que lui trouves-tu ? Que t’apporte-t-il ? Pourquoi ce regard sur lui, ses épaules, ses muscles ? Cette carrure derrière laquelle tu disparais, fluette crevette, toi, mon amie, toi ma sœur, qui ne m’écoute plus.
Sa manière de rouler les r en Français, toi qui passa tant de temps à effacer ton accent, toi dont le chant laisse à peine deviner à présent les sonorités de l’ancienne Perse. Dans les [ka] que tu ouvres encore un peu trop. « Kâkâtapulte », « kâkâtaclysme », « kâkâtastrophe ». »